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HISTOIRES D'ITALIE


Pierre Dubois : LA LONGUE HISTOIRE DE LA BONIFICATION DES MARAIS PONTINS



La plaine pontine (Agro Pontino) qui s'étend au nord-ouest de Terracine, entre la montagne et la mer, ne porte plus trace aujourd'hui des fameux marais qui, pendant plus de deux millénaires, ont fait de cette région un lieu de sinistre réputation, où il ne faisait pas bon s'attarder, non seulement en raison des brigands qui y sévissaient, mais surtout à cause des fièvres mortelles répandues par le mauvais air (malaria) que l'on y respirait, selon la relation longtemps établie entre ces fièvres et l'air des marais.
Rappelons au passage que, si le mot «malaria» était déjà employé en 1717 dans un ouvrage publié par le médecin du Pape Clément XI, qui supposait le mal transmis par les mouches, le paludisme ne fut identifié comme parasitose qu'en 1880, et sa transmission par les moustiques (anophèles femelles) n'a été prouvée qu'en 1897.
Depuis les origines de l'empire romain jusqu'au premier tiers du 20ème siècle, la « bonification » des marais pontins, pour des raisons diverses (facilités de communication, assèchement et mise en valeur des terres, et accessoirement salubrité), compte parmi les grands travaux historiques sans cesse relancés, aux difficultés desquels se sont confrontés, avec plus ou moins de succès, nombre de gouvernants de cette région, qu'ils soient empereurs, rois, papes ou dictateurs.
Le seul témoignage visible aujourd'hui de ce à quoi pouvait ressembler le paysage de ces marais, demeure la partie classée en réserve naturelle dans le Parc National de Circeo. On pourrait citer également quelques toiles d'artistes comme Horace Vernet, inspiré au 19ème par la nature encore originelle et mystérieuse de ces lieux (voir « la chasse dans les marais pontins », ou « l'arrivée des moissonneurs dans les marais pontins » 1833-1834)


I. L'évolution géologique ayant conduit à la formation des marais pontins
Il y a 5 à 6 millions d'années, la mer Tyrrhénienne baignait le pied des Apennins, laissant seulement émerger, à l'ouest, des îles constituant les sommets calcaires des Monts Lepini, Ausoni, et l'île de Circée aujourd'hui rattachée à la péninsule.
Puis, à la suite de fractures d'effondrement nord-sud dans la chaîne des Apennins, est apparue il y a 3 à 4 millions d'années une intense activité volcanique dont les Monts Albains sont, au nord de la plaine pontine, les traces visibles des anciens cratères, certains étant occupés par des lacs (Albano, Nemi, ou autres aujourd'hui asséchés). Cette activité volcanique a produit des coulées de laves et des scories qui se sont étalées en partie sous la mer, contribuant à la lente émergence des terres du Latium, elle s'est ensuite développée vers le sud en direction du Vésuve et de l'Etna.
Pendant le dernier million d'années, le retrait de la mer Tyrrhénienne s'est poursuivi, aidé par l'érosion des torrents dans les scories déposées sur les massifs montagneux, ces alluvions s'accumulant dans la plaine côtière.
Un autre phénomène naturel est cependant venu perturber la « construction » normale de cette plaine côtière. Sous l'effet des vents et des courants marins, s'est formé un double cordon de dunes littorales allant de l'île de Circée à la terre ferme en direction du nord-ouest, derrière lesquelles sont restés piégés des étangs salés. A l'arrière de ce cordon, les eaux de ruissellement chargées d'alluvions, ainsi que les eaux souterraines très minéralisées issues de nombreuses sources en terrains volcaniques, n'ayant plus de débouché vers la mer, sont restées également piégées, créant un vaste marais entre les dunes littorales et la montagne. Le sous-sol de ce marais est en outre constitué, à faible profondeur, de tufs et travertins durcis, issus de la déminéralisation des eaux souterraines très chargées en carbonates.
Ainsi se sont formés les marais pontins, comprenant des étangs et espaces marécageux peu profonds couverts de végétation aquatique, des terres temporairement exondées où la végétation arbustive ou de maigres cultures ont pu s'établir, alors que les cordons littoraux se sont couverts de végétation variée, allant des maquis méditerranéens aux forêts épaisses et riches d'une faune dont la chasse était réputée.

II. Les travaux de bonification entrepris depuis l'Antiquité
a) Avant la conquête romaine
Ce territoire était occupé par les Volsques, et selon divers auteurs anciens (dont Pline) il comptait une  vingtaine de « villes », dont Suessa Pometia qui était considérée comme la métropole, deux fois conquise et ruinée par les Romains, mais dont l'emplacement est resté incertain (peut-être y a-t-il un rapport avec Pomezia, entre le lac Albano et la mer, mais rien n'est moins sûr). Les Volsques avaient semble-t-il bien cultivé leur territoire, mais on ignore dans quelle mesure ils auraient gagné des terres sur les marais (qui étaient peut-être à cette époque moins inondés).
Le nom de Marais Pontins découlerait de pomptina palus, devenu champ pomptin où fut installée l'une des tribus romaines (pomptine), peut-être sur le site de Suessa Pometia (sous toutes réserves...).

 
b) Les grands travaux sous la république et l'empire romains
 
- La première trace historique certaine d'ouvrages de grande ampleur dans la région des marais fut la construction du premier tronçon de la « via Appia », entreprise en 312 av. JC à l'instigation du censeur Appius Claudius. Reliant la capitale à la colonie romaine de Terracine, la voie franchit en ligne droite les marais pontins, puis se dirige vers Capoue. Répondant à un impératif d'abord militaire, les tronçons de cette première grande voie romaine ont suivi de près les conquêtes des territoires en direction du sud de la péninsule, assurant l'acheminement rapide des légions, la protection et la surveillance des colonies nouvellement établies.
L'objectif premier n'étant pas l'assainissement des marais, les travaux se sont certainement limités à la voie elle-même et aux travaux hydrauliques indispensables à sa mise hors d'eau, comme l'établissement de ponceaux, de digues et canaux latéraux, améliorant le drainage de la plaine en direction de Terracine. Ces travaux ont néanmoins permis, accessoirement, de cadastrer et mettre en culture de nouvelles terres proches de la voie aux abords de la colonie de Terracine.
- Environ 150 ans après la construction de la voie Appia, le consul Cornelius Cethegus entreprit l'assèchement des marais, ou tout au moins des réparations qui s'avéraient indispensables sur les ouvrages hydrauliques construits à l'époque d'Appius, ce qui laisse entendre que, faute d'entretien permanent, la nature reprenait vite ses droits lorsque les circonstances politiques mettaient ailleurs les priorités. Cethegus obtint quelques succès dans ses travaux, puisque le Sénat lui attribua en récompense une partie des terres qu'il avait asséchées.
- Lorsque Jules César fut élu consul puis devint dictateur à vie, il conçut de vastes projets pour les marais pontins, qui allaient bien au delà du simple assèchement : selon Plutarque (Vie de César), il avait en effet projeté de détourner le cours du Tibre pour lui donner un nouveau débouché à la mer près de Terracine, entraînant les eaux stagnantes des marais. Ce projet ne répondait pas uniquement à l'objectif d'assèchement, il devait surtout permettre un meilleur accès de Rome à la
mer. A cette époque, où l'ancien port d'Ostie ne constituait pas un abri assez sûr (le nouveau port de l'empereur Claude sera construit au 1er siècle ap JC), Rome dépendait essentiellement pour son approvisionnement du port de Pouzzoles à 200 km au sud, où les marchandises débarquées (céréales surtout) étaient ensuite acheminées par une route rejoignant la via appia. Un nouveau port à la fois fluvial et maritime près de Terracine aurait amélioré cette situation, mais l'assassinat de César en 44 av. JC ne lui permit pas de mettre en oeuvre ce projet.
- Son successeur et fils adoptif Auguste (empereur de 27 av. JC à 14 ap. JC), après les guerres civiles peu propices aux grands travaux, reprit en partie les projets de César. Il fit notamment creuser dans le marais pontin un canal longeant la via appia, servant à la fois à l'assèchement et à la navigation, où des passagers pouvaient voyager en bateaux tirés par des mules. Selon l'historien latin Suetone, cité dans l'Encyclopédie de 1789, il s'agissait de bateaux fermés et confortables où l'on pouvait voyager de nuit, commodité appréciable en comparaison du voyage par la route.
- L'Histoire retient ensuite Trajan (empereur de 98 à 117) parmi les grands bâtisseurs dont ont bénéficié les marais pontins. S'il n'a pas spécialement poursuivi l'assèchement dans un but agricole, il y fit surtout rénover et paver la via appia, construire de nouveaux ponts, la modernisation de cette voie étant poursuivie jusqu'à Brindisi, port d'embarquement vers l'Orient.  La qualité des travaux réalisés sous Trajan prolongèrent les ouvrages en état pendant près de 3  siècles. Cependant, avec la décadence de l'empire romain en occident, les invasions barbares (Wisigoths et Vandales) et le pillage de Rome en 410 et 455, la bonification des marais pontins n'était plus une priorité stratégique (Rome n'était plus capitale). Ils sombrèrent dans l'oubli des gouvernements de cette période de troubles...et sombrèrent physiquement, les ouvrages non entretenus ne pouvant empêcher l'inondation et le retour à l'état ancien.
- C'est seulement au début du VIème siècle sous le règne de Théodoric, roi des Ostrogoths, installé à Ravenne devenue capitale, que des travaux d'assèchement des marais pontins seront repris à l'initiative du patricien Cecilius Decius. Suppléant à l'incapacité gouvernementale d'engager de grands travaux (il était d'ailleurs difficile de savoir qui avait réellement le pouvoir), celui-ci obtint du sénat et du roi la concession des terrains qu'il parviendrait à soustraire aux
eaux. Ceci constituait, pour l'époque, un intéressant exemple de complémentarité des intérêts publics et privés. D'après plusieurs ouvrages, dont une Description de l'Italie en 1836 (Eustache Audot), une inscription rappelant ces travaux était encore visible près de la cathédrale de Terracine.
3. Des tableaux de peintres inspirés par les marais pontins au 19ème siècle :
Horace Vernet
Horace VERNET « Chasse dans les marais pontins »


 c) Les travaux de bonification entrepris par les Papes dans leurs États
 
Rome n'étant plus capitale de l'empire ni même des possessions qui se font et se défont au gré des invasions, le Pape devient de facto la seule autorité temporelle de la ville et du mince territoire qui l'entoure, en sus de sa fonction d'autorité spirituelle sur le monde chrétien d'occident.
Les « Etats pontificaux » ou « Patrimoine de Saint-Pierre » sont nés en 756 d'une donation (ou « traité de Quierzy »), faite par Pépin-le-Bref au Pape Etienne II, des territoires* de l'ancien Exarchat de Ravenne (province périphérique de l'empire Byzantin), qu'il reprit en 754 et 756 aux Lombards qui s'en étaient emparés et menaçaient Rome. En échange de cette aide, le Pape en personne était venu sacrer le Roi Carolingien à Saint-Denis. Les Etats seront ensuite étendus au gré de diverses conquêtes ou donations jusqu'en 1870 où ils seront absorbés dans l'Unité Italienne.
Les Papes exerçant leur autorité temporelle sur le Latium, ils vont donc s'intéresser, eux aussi, à la bonification des marais pontins, surtout entre les 13ème et 18ème siècles. Pas moins de 18 souverains pontifes ont attaché leur nom à ces travaux, avec plus ou moins de succès. Citons en les quelques étapes les plus marquantes :
* Il est, à l'occasion, anecdotique de rappeler que ces territoires, repris aux Lombards, étaient logiquement réclamés par Constantinople. Pour justifier ce don au Pape, on exhiba alors un document ancien (« la donation de Constantin ») par lequel, en 317, l'empereur Constantin 1er, fondateur de la « Nouvelle Rome », Constantinople, aurait donné au Pape Sylvestre 1er la primauté sur les églises d'Orient et le pouvoir temporel sur l'Occident. Il s'agissait en fait d'une supercherie, le caractère apocryphe de ce texte ayant été démontré en 1440 et même reconnu par l'église catholique bien plus tard, au 19ème siècle.
 
- à la fin du 13ème siècle, Boniface VIII, élu Pape en 1294, entreprit de détourner plusieurs rivières en amont des marais pour les conduire vers le fleuve Cavata et leur assurer un meilleur écoulement vers la mer. A la mort de ce pape, ses successeurs français, qui eurent à affronter les turbulences des grandes familles romaines et du peuple de Rome, séjournèrent de plus en plus à Avignon. Les travaux engagés dans les marais pontins ont donc été perdus de vue et abandonnés.
 
- au 15ème siècle, le Pape Martin VI, élu en 1417, semble avoir laissé son nom à une grande tranchée inachevée (le Rio Martino), qui aurait créé un débouché dans la mer à l'ouest, à travers le cordon de dunes, mais selon les études de Prony dont il sera question plus loin, cette « paternité » n'est pas prouvée.
 
- au début du 16ème siècle, le Pape Léon X (Jean de Médicis, second fils de « Laurent le Magnifique »), élu en 1513, fait don en 1514 des marais pontins à son frère Julien de Médicis, avec toutes les autorisations nécessaires pour procéder aux travaux d'assèchement. Julien de Médicis est alors le protecteur de Léonard de Vinci qui vient de s'installer à Rome, il charge donc le génial Léonard d'étudier l'assèchement des marais...mais Julien meurt en 1516 et Léonard, perdant son mécène, cède alors aux offres du Roi de France, François 1er, pour venir s'installer au Clos Lucé. Les marais restent toutefois dans la famille Médicis pendant encore une soixantaine d'années. On doit à l'époque de Léon X un canal connu sous le nom de Portatore di Badino, qui est encore le principal exutoire actuel du système hydraulique de la plaine, à l'ouest de Terracine.
Le Pape Sixte V retira en 1585 les marais à la famille Médicis, sauf la partie mise en valeur. Pour le reste, le Pape fit entreprendre en 1588 de grands travaux pour la création d'un autre canal parallèle au précédent et qui porte encore son nom, le Fiume Sisto, débouchant dans la mer à Badino, mais la pente en était insuffisante et l'efficacité médiocre.
Pendant une longue période, il ne se passa rien de marquant jusqu'au 18ème siècle. On note seulement que plusieurs papes ont fait évaluer les travaux à réaliser, certains ont eu l'idée de confier à des hollandais l'assèchement des marais, mais ils se sont heurtés à l'hostilité des habitants de plusieurs villes (dont Terracine) qui ne voulaient pas voir disparaître leurs avantages de chasse et de pêche dans ces marais, et les travaux ne furent pas entrepris.
Le dernier Pape ayant engagé de grands travaux dans les marais fut Pie VI, élu Pape en 1776.
Avec l'aide de l'ingénieur bolonais Rapini, dès 1777 il fit dégager la via Appia des limons qui l'avaient ensevelie, remettre en état les canaux et construire des acqueducs. Il venait semble-t-il régulièrement à Terracine (où il avait fait construire un palais) s'assurer de l'avancement des travaux*. Il fit ensuite don des terres ainsi bonifiées à son neveu, le Comte Braschi, auquel il accorda en outre de nombreux privilèges et des monopoles sur le commerce. Le neveu, enrichi, s'est fait construire à Rome le palais Braschi, aujourd'hui réhabilité et converti en musée.
Malheureusement pour lui, Pie VI était Pape à l'époque de la Révolution française, et ses démêlés avec la Convention, puis avec le Directoire, lui valurent d'être en fin de compte dépossédé de ses Etats, privé de son pouvoir temporel et emprisonné (il mourut à Valence en 1799).
* Cf. « Mémoires secrets sur les cours d'Italie » par Giuseppe Gorani, publié en 1794 à Paris.
 
d) Les projets de Napoléon pour les marais pontins
 
Lorsque les territoires romains des États pontificaux ont été inclus dans l'Empire napoléonien, l'Empereur qui, lors de la campagne d'Italie, avait sans doute vu les travaux alors engagés par Pie VI, décida de poursuivre et d'amplifier la bonification des terres. En 1810, il passa commande d'une étude très détaillée à Gaspard François de Prony, Ingénieur en chef et Inspecteur Général des Ponts et Chaussées qui, à cette époque, dirigeait l'École des Ponts et Chaussées.
Gaspard de Prony, avec une équipe de divers spécialistes, passa deux ans sur le terrain en 1811 et 1812, étudiant la géologie, la topographie et l'hydrologie des lieux, rassemblant un maximum d'éléments sur les travaux entrepris antérieurement, pour définir un projet complet d'assainissement de la plaine comprenant les plans et calculs des sections hydrauliques de tous les canaux à réaliser.
Malheureusement, lorsque l'étude fut terminée, en 1812-1813, les finances de l'Empire n'étaient plus en mesure de supporter l'engagement de tels travaux. Prony a toutefois eu la sagesse de consigner le résultat de ses recherches dans un ouvrage* qu'il publiera plus tard, en 1822, après en avoir fait une communication à l'Académie des Sciences en 1815.
À la chute du 1er Empire, les États Pontificaux ont été rendus au Pape. Cependant, avec l'instabilité politique du 19ème siècle et les alternances de régimes sur ces états jusqu'à la capitulation définitive de la Rome papale en 1870, la bonification des marais pontins n'était plus du tout un sujet d'actualité.
* « Description hydrographique et historique des Marais Pontins » par M. de Prony, chez Firmin Didot libraire. Paris 1822, et résumé dans le « Bulletin universel des sciences et de l'industrie » en 1825.
 
e) Les travaux décisifs de « bonification intégrale » à l'époque moderne dans l'État Italien
 
Après la réalisation de l'Unité Italienne, le besoin de mettre en valeur de nouvelles terres pour l'agriculture, notamment dans la plaine du Pô et la plaine pontine, revint de nouveau d'actualité.
 En 1918, à la fin de la guerre, deux départements d'assainissement furent créés dans la plaine pontine, sous la direction du « Genio Civile di Roma »: le 1er concernait la partie comprise entre les Monts Lepini et le fleuve Sisto, le 2ème allait du fleuve Sisto à la mer. Cette division s'expliquait par les caractéristiques géologiques et hydrographiques différentes entre ces deux parties. Les travaux furent confiés à deux entreprises différentes, ils commencèrent après 1920, mais, dans le même temps, la crise économique et politique conduisit à l'arrivée au pouvoir de Mussolini qui fit de ces travaux une priorité nationale, idéologique et politique.
 
En 1925, Mussolini alors Président du Conseil annonce la « bataille du grain », dont l'objectif est d'aboutir à l'autosuffisance du pays, suivie en 1928 de la loi sur la « bataille de la bonification des terres ». Cette bonification intégrale des terres humides, qui fut principalement engagée entre 1928 et 1932, menée avec grand renfort de propagande et un dispositif législatif coordonnant tous les efforts nécessaires, permit d'atteindre l'objectif fixé pour l'indépendance vis à vis de l'étranger quant à la fourniture de blé.
De cette époque date la création de plusieurs villes nouvelles dans la plaine pontine : Littoria en 1932 (devenue Latina en 1946), Sabaudia en 1933, Pontinia en 1934, Aprilia en 1936, ou Pomezia en 1938.
Un autre fait marquant de cette période, qui fait contrepoint à la politique de disparition systématique des marais, fut la création en 1934 du Parc National de Circeo, qui a permis de protéger les espaces constituant aujourd'hui les seuls témoignages de l'état originel de la région.
 
La seconde guerre mondiale, avec notamment le débarquement des alliés à Anzio et Nettuno en 1944, a détruit une grande partie les villes nouvellement créées. Après la guerre, l'œuvre de reconstruction, le déminage des terrains, la transformation des cultures céréalières en cultures irriguées et maraîchères, l'industrialisation, ont été facilités grâce
à l'inclusion de la région dans la « Caisse pour le Mezzogiorno ».
Le développement du tourisme dans les stations balnéaires de la côte a également contribué à faire renaître l'intérêt que les voyageurs des siècles passés manifestaient pour cette région, malgré la hantise de la « mal' aria » et les récits apocalyptiques* que l'on faisait encore au 19ème siècle de cette traversée des marais...
* Notamment dans « l'Italie pittoresque » et le « Voyage en Italie » dont les extraits sont joints en annexe.
 
Pierre Dubois
Février 2009
 
Annexes :
 
1. Relations de voyages en Italie aux 18ème et 19ème siècles à propos des marais pontins
 
Extrait de « L'Italie pittoresque : tableau historique et descriptif de l'Italie » chapitre « l'État
Romain », par Jacques Marquet de Norvins, Charles Nodier, Alexandre Dumas.
Chez Amable Costes, éditeur. Paris 1836
 
« ...L'immense forêt qui semble s'arrêter aux abords de Nettuno se prolonge jusqu'au delà d'Astura, n'offrant d'intervalles que quelques lacs et quelques marais, où, sous ses gigantesques abris, de nombreux troupeaux de buffles, quadrupèdes amphibies, vont se plonger jusqu'aux naseaux, et se tiennent immobiles, ruminant leur pâture. Les sangliers, qui s'y mêlent avec eux, ajoutent leur horreur à cette farouche association. Quelques pâtres presque nus, noircis par le soleil des Abbruzzes ou des Calabres, armés de lances, et montés sur de petits chevaux d'un aspect aussi sauvage que les buffles et les sangliers,osent seuls parcourir avec sécurité ces effrayantes solitudes. De loin en loin seulement s'élèvent, comme des ruches immenses, des huttes pyramidales, construites de branchages, de paille, de mousse et de roseaux, d'où s'échappent, par la porte qui est leur seule ouverture, d'épais tourbillons de fumée. Ces huttes servent à la fois, et à la demeure des pâtres et de leurs valets, et à la fabrication de ces fromages que leur forme fait nommer oeufs de buffles, ova di buffola. On est réellement en Afrique; on voit les kraals des Hottentots. D'immondes reptiles et des myriades d'insectes altérés de sang complètent cette hideuse ressemblance.
Ces forêts vierges ont toute la majesté et toute l'horreur d'une nature primitive, dont elles conservent la sauvage indépendance. Nuit et jour elles retentissent du bruit des vents et des tempêtes, mêlé aux rugissements des animaux et aux cris farouches des pâtres, comme aussi des douces et vives mélodies des oiseaux, qui, à l'abri de l'homme, sous leurs impénétrables ombrages, y célèbrent la paix et les douceurs d'un tel asile; mais, ainsi que dans les bois consacrés aux divinités du Styx, les échos de ces forêts n'ont jamais répété des chants de joie, de poésie ou d'amour. »
 
Extraits de « Voyage en Italie, contenant l'histoire et les anecdotes les plus singulières de l'Italie et sa description », par M. de la Lande. Voyage fait les années 1765-1766. Publié à Genève en 1790.
 
À propos des marais pontins :
 
« Ces marais produisent en été des exhalaisons si dangereuses , qu'on les regarde à Rome même comme étant la cause du mauvais air , quoiqu'elle en soit éloignée de quatorze ou quinze lieues. On étoit déjà dans cette persuasion du temps de Pline ... et Martial, parlant de l'état où ils étoient avant qu'Auguste y eut fait travailler, en donne la même idée.
En traversant les marais Pontins je remarquai sur la figure du petit nombre de pêcheurs qui y habitent la triste empreinte de ce séjour ; ils ont le teint verdâtre & les jambes enflées ; j'appris qu'ils étoient ordinairement cachectiques, sujets aux obstructions du mésentère & du foie , & leurs enfans écrouelleux & rachitiques ; les fièvres y sont communes en Septembre & en Octobre ; il y en a même alors jusqu'à Sezze, qui est cependant sur la montagne , parce que les chanvres qu'on fait rouir augmentent l'infection. Les environs de ces marais, qui étoient autrefois couverts de villes & de villages, & qu'on regardoit comme un des cantons les plus fertiles de l'Italie, ont été abandonnés à cause du mauvais air, & cela n'a pas peu contribué à l'appauvrissement de l'Etat ecclésiastique. »
 
À propos de la navigation sur les canaux creusés sous Auguste :
 
« Strabon qui vivoit du temps d'Auguste en parle en ces termes : « On a creusé auprès de Terracine & de la voie Appia un grand canal, qui est rempli par les rivières & les marais, sur lequel on navigue principalement la nuit, afin qu'après s'être embarqué le soir, on sorte le matin pour continuer sa route sur la voie Appia ; & quelquefois aussi pendant le jour; on fait tirer les bateaux par des mulets. » C'est ce canal dont nous avons parlé en racontant le voyage d'Horace, & nous en parlerons encore à l'occasion des travaux qui se font actuellement... »
 
À propos de l'opposition des habitants de Terracine à l'assèchement des marais :
 
« Clément XIII, Rezzonico, voulut en 1759 que la congrégation del Buon Gouverna s'occupât de nouveau du projet de dessèchement; M. Emerico Bolognini, gouverneur de Frosinone, ou de la province di Maritima e Campagna, fut chargé d'examiner la possibilité & les moyens ; il s'y transporta avec un ingénieur nommé Angelo Sani, qui en fit son rapport le 15 Juillet 1759.... Contatori, dans son histoire de Terracine, a fait différens raisonnemens pour prouver l'impossibilité de ce projet; mais les habitans de cette ville sont suspects à cet égard ; ils ont fait tous leurs efforts pour contrarier ceux qui ont entrepris ces travaux, par la crainte de perdre les droits de pâturage & de chasse, & quelque bois qu'ils vont couper dans ces marais.C'est ainsi qu'un foible intérêt n'empêche que trop souvent les choses les plus importantes pour le public... »
 


Autres tableaux existants : Léopold ROBERT « La halte des moissonneurs dans les marais  pontins »
Léopold ROBERT « Petits pêcheurs de grenouilles dans les marais pontins »
Ernest HÉBERT « La Malaria »

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