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HISTOIRES D'ITALIE



En Calabre, Mario nous a parlé d'un livre qui lui a plu



Organizzare il coraggio : l'amère leçon de Pino Màsciari
Écrit le 12-12-2010

  Il avait un travail, une maison, sa terre. À même pas trente ans, il était déjà un entrepreneur confirmé dans le domaine de la construction, du bâtiment. Un chiffre d'affaires au firmament, plus de 200 succursales, un avenir florissant. Et puis, le début des ennuis : le racket du "pizzo".
« J'ai toujours donné du travail à tout le monde et fait travailler aussi d'autres entreprises dans mes chantiers. Mais le pizzo, non ! ».
Non seulement je ne l'ai pas payé, mais aux "picciotti" j'ai répondu avec détermination : « Je vais vous dénoncer, vous envoyer aux galères ! ». Petit détail géographique : tout ceci se déroule en Calabre. Les "picciotti" sont affiliés à la 'Ndrangheta, et l'entrepreneur depuis ce jour a pratiquement cessé de vivre. Non, il n'a pas été tué : on l'a fait disparaître. Non pas à cause de la mafia calabraise, mais à cause de l'état. " Témoin d'injustice" l'a rebaptisé l'historien Nicola Tranfaglia.

  « À des personnes comme celles-là, on devrait tout d'abord dire merci !»
a déclaré le procureur en chef de Turin, Gian Carlo Caselli, intervenant en direct sur une émission de web télé intitulée "Pino Màsciari Cose Nostre" organisée le 5 novembre 2010 depuis la Femi, la fédération italienne de la web télé, qui, à Turin, dans le studio de télévision "libre", accueillait Pino Màsciari, discrètement surveillé par des agents en civil de l'escorte qui lui est affectée, pas seulement pour l'occasion, mais depuis qu'il est sorti des limbes du "programme de protection des témoins", le néant absolu dans lequel il a été happé tout d'un coup, avec sa femme Marisa et ses deux jeunes garçons, sans avoir eu le temps d'avertir ses amis et ses parents, ni ses 8 frères, ainsi que sa mère âgée. Un drame : « Depuis des mois ma mère est désespérée : elle ne savait pas ce qui m'était arrivé. Elle pensait qu'ils m'avaient tué ! ».

  Le drame s'est produit a une date précise, le 22 novembre 1994. Ce jour-là, après 2 années de menaces toujours plus graves et d'inutiles plaintes à « ceux qui ont en charge l'ordre et qui se limitent à me laisser leur n° de téléphone, en évitant de faire des procès-verbaux de mes déclarations », Màsciari franchit le seuil de la caserne des carabinieri de son village, Serra san Bruno, et rencontra le gendarme Nazareno Lo Preiato. Le gendarme, non seulement pris note mais avertit le commandant de Vibo Valentia e accompagna personnellement Màsciari a Catanzaro, aux services du district antimafia de Calabre, où l'entrepreneur trouva finalement celui qui le prendra au sérieux et écoutera sa dénonciation, sa déposition : depuis 2 ans on incendie son matériel de chantier, ses ouvriers subissent les pressions des " picciotti", cagoulés et armés de fusils à canon sciés, un de ses frères a été pris dans une fusillade et blessé à une jambe. Tout ceci depuis que le patron de la Màsciari Construzioni s'est rebellé : les mafieux voulaient Pier Luigi Vigna (procureur anti-mafia), les 3% sur les appels d'offres et les politiques en cheville avec la 'Ndrangheta réclamaient à leur tour 6% !

  Après les plaintes fleuve qui ont permis l'arrestation de plus de 50 personnes et même la condamnation de magistrats "pourris", pour Pino Màsciari, le plus important témoin de justice aujourd'hui en Italie selon l'ex procureur national anti-mafia Pier Luigi Vigna, a commencé un autre type d'enfer : depuis les résultats de l'enquête consécutive à ses dépositions, un jour il fut prié de disparaître, lui sa femme et ses deux fils. Et cela sans préalable.
 On est le 17 octobre 1997 : ses "anges gardiens" portent sa famille dans le nord, tout d'abord vers Pavie, parce que l'état admet de ne plus pouvoir garantir sa sécurité en Calabre. Des logements froids, souvent sales et isolés ; on en change souvent, parfois tous les 15 jours. 11 années de calvaire :
« J'ai demandé qu'on me donne au moins une nouvelle identité, fictive, si on ne peut rien faire d'autre pour permettre à ma femme, qui est dentiste, de travailler : mais non, il n'y a rien à faire ; "les amis de Pino Màsciari" ont répondu que si c'était pour se remettre à exercer sa profession médicale, alors ça mettrait en danger les enfants ».

  Dans la nouvelle vie de Pino Màsciari apparut une autre compagne inconfortable : le désespoir. « J'étais arrivé à un point où je ne savais plus qui j'étais, j'avais envie de me taper la tête contre les murs et d'en finir ». Quand le programme de protection des témoins s'est terminé, je me suis même retrouvé tout d'un coup sans escorte : ce sont les jeunes de l'association "Libera" fondée par Don Luigi Ciotti, qui m'ont aidé en créant une "escorte désarmée" ; « On le suivait partout, en évitant qu'il reste seul ou isolé ». C'est ainsi que naquit le club des "Amis de Pino Màsciari" : ce fut l'aube d'une nouvelle vie, la 3ème ! Objectif : témoigner de son expérience. Màsciari a parcouru l'Italie, il a solidarisé avec Salvatore Borsellino et les familles des autres victimes de la mafia, il a obtenu la citoyenneté d'honneur de nombreuses villes. Et enfin, Stefano Delprete s'est décidé, avec sa femme Marisa, à raconter son histoire dans un livre. Il s'intitule "Organizzare i Coraggio", publié à Turin aux éditions Add.

  Stefano Delprete, responsable éditorial de la publication, est toujours aux cotés de Màsciari pour la présentation de son livre dans toute l'Italie et c'est lui qui l'a fait passer à l'émission de télévision "Domenica in". Une présence affectueusement protectrice que celle de Stefano, comme celle aussi du gendarme des carabiniers qui, avec ses hommes, protège la vie de l'ex entrepreneur calabrais, fréquemment emporté, lors des rencontres publiques, par une émotion pas toujours facile à contrôler. Comme ce 4 décembre à Cuneo (sud de Turin), devant le maire Alberto Valmaggia qui l'a fait citoyen d'honneur de sa ville : « Je suis ici parmi vous, avec mes amis, et pourtant je ne me sens pas bien quand je pense à tous ceux que j'ai perdus. Je suis un homme manuel, de terrain, un manager, pas un écrivain. J'étais un des plus grands entrepreneurs de toute la Calabre, et maintenant Gian Carlo Caselli, je ne peux plus faire mon travail : ceci est le prix à payer pour l'amour de la justice dans ce pays ».

 
Il y a une douleur qui ne peut s'effacer car on ne peut plus humaine : la rébellion intérieure contre l'injustice subie. Un destin amer : il était un étudiant modèle à l'université de Naples, il serait devenu ingénieur, mais il dut tout lâcher pour aider, dans l'entreprise familiale, son père gravement malade et qui est mort jeune, à seulement 55 ans. « Un homme droit, de principes c'est grâce à cela que moi et mes frères avons grandi dans cet esprit ». Les frères : à Pino, l'aîné, c'est à lui qu'a échoué le rôle de père. Et puis il y a eu la séparation. À céder au chantage de la 'Ndrangheta, à cela on n'y a jamais pensé, pas même un instant ! : «J'aurais pu avoir une vie tranquille comme beaucoup d'autres mais je n'aurais jamais pu me regarder dans la glace et embrasser ma femme et mes enfants.». Il sait être une exception et il avertit : «L'État c'est nous, tous ensemble. Et nous pouvons, nous, Pino Màsciari et ses fils la battre, la mafia, mais seulement si nous restons unis et gardons les yeux bien ouverts et si nous commençons à chercher la véritable identité de toutes ces entreprises qui, ici aussi, dans le nord, construisent des maisons et des routes.».

  Organizzare il coraggio : c'est ce que Pino Màsciari demande à la société civile italienne. Même si évidemment ce n'est pas facile. Lui est le premier à le savoir : «Une année, pour une commémoration de Falcone e Borsellino, j'étais allé dans le sud pour quelques jours.». Malgré la forte escorte, la peur est revenue. «Je me suis réveillé au milieu de la nuit ; dans notre chambre il y avait 4 inconnus. J'ai cru mourir d'effroi, je pensais qu'ils étaient là pour me tuer. Au contraire, ils me regardaient tranquillement. Et ils s'en sont retournés sans aucune hâte.». Un message terrible : ils peuvent te tuer où et quand ils veulent ! «Màsciari ? Un mort qui marche» a dit quelqu'un, dénonçant le danger constant qui le contraint à vivre avec le fantasme de la peur. Et lui répond : «Je suis conscient des risques, je sais que la 'Ndrangheta n'oublie pas, mais j'ai confiance en ceux qui aujourd'hui me protègent.» Est-ce qu'il referait ce qu'il a fait ? Certainement, même si c'est terrible de voir s'écrouler sa propre entreprise. «Il y avait 200 familles qui dépendaient de moi.». À coté de Pino, sa femme Marisa : «Je lui dois tout, c'est une femme extraordinaire. Sans elle je ne l'aurais pas fait .Et grâce à elle, malgré tout ce qui est arrivé, je suis heureux.» même si la note à payer pour Organizzare il coraggio ne finira jamais. «Ce que penseront mes fils quand ils seront grands ? Je ne peux le savoir. À cause de moi, ils n'auront pas eu une vie normale. Ils ne savent pas ce que veut dire courir librement dans la pelouse.».
 Tout à coup le récit de Màsciari s'interrompt, sa voix se brise. Comme quand il évoque la dernière rencontre avec sa mère mourante, sur son lit de mort dans un hôpital de Rome : «Pour mes enfants c'était une inconnue. J'ai du leur expliquer qui c'était : ma mère, leur grand-mère.». Des petits moments qui rentent gravés dans la mémoire. «Elle était en train de mourir, mais elle nous a "attendus", elle voulait nous revoir encore une fois. Je ne peux oublier ses ultimes paroles, elle m'a dit : bravo, je suis fière d'avoir eu un fils comme toi !». Alors que le public de Cuneo explose dans un tonnerre d'applaudissements, Pino Màsciari cherche à retrouver sa voix pour continuer. «Ils ne voulaient pas que j'aille aux funérailles : trop dangereux. J'ai dit : j'y vais quand même. Ils me tuent ? Ça voudra dire que je mourrai en homme.»

http://www.libreidee.org/2010/12/organizzare-il-coraggio-lamara-lezione-di-pino-masciari/ (ce que j'ai traduit et lu)
http://www.trentoattiva.it/2011/06/organizzare-il-coraggio-un-libro-di-pino-e-marisa-masciari/ http://www.pinomasciari.it/?p=8760 http://archivio.panorama.it/cultura/libri/Pino-Masciari-Organizzare-il-coraggio-odissea-di-un-testimone-di-giustizia http://santena2punto0.blogspot.fr/2012/01/organizzare-il-coraggio-la-storia.html